L’adhésion du Tchad à l’Alliance des États du Sahel : prudence et enjeux géopolitiques
Le Tchad pourrait-il rejoindre l’Alliance des États du Sahel (AES) ? Si la question a fait grand bruit ces derniers mois, le récent 2e sommet des chefs d’État de l’AES n’a pas apporté de réponse officielle. Derrière ce silence, se dessine une prudence stratégique des dirigeants actuels, soucieux de préserver la cohérence idéologique et politique de l’organisation. Analyse des enjeux qui freinent l’intégration.

Un rapprochement stratégique mais complexe
Depuis son élection, le président tchadien Mat Marce Deby affiche une volonté de forger une image de chef d’État souverainiste, en rupture avec l’ordre ancien et les influences extérieures héritées de la période coloniale. Dans ce contexte, l’AES, fondée par le Mali, le Burkina Faso et le Niger, représente un projet politique panafricain basé sur l’autonomie stratégique et la solidarité régionale.
Le Tchad, situé au carrefour de l’Afrique de l’Ouest et de l’Afrique centrale, partage de nombreuses réalités sécuritaires avec les pays de l’AES : terrorisme transfrontalier, fragilité des frontières, pression militaire et lassitude des populations face à l’inefficacité des partenariats sécuritaires occidentaux.
Kaka Deby multiplie ainsi les signaux d’un rapprochement idéologique, notamment à travers ses discours sur la souveraineté, la diversification des alliances et la redéfinition des partenariats militaires. Cependant, la réalité politique régionale complique cette dynamique.
Méfiance et prudence : le rôle de Bamako
Selon plusieurs analyses, cette prudence est incarnée par le président malien Assimi Goïta, qui a été président de l’institution AES jusqu’à fin décembre 2025, avant de céder le leadership au capitaine Ibrahim Traoré. Goïta s’est montré très réservé quant à l’adhésion du Tchad, perçue comme une intégration potentiellement risquée pour la cohésion de l’alliance.
Les relations diplomatiques entre Bamako et le Tchad reflètent cette distance : peu, voire aucune, image officielle ne montre Assimi Goïta et kaka Deby ensemble, contrairement aux nombreuses interactions entre d’autres dirigeants de l’AES. Cette absence visuelle symbolise un malaise diplomatique et une vigilance stratégique.
Pour Bamako, l’AES n’est pas qu’une alliance de circonstance : c’est un projet politique encore fragile, né d’une rupture avec l’ordre régional établi. L’intégration du Tchad, longtemps perçu comme un pilier des dispositifs sécuritaires occidentaux, suscite donc des interrogations sur la cohérence idéologique et le risque de dilution du projet.
Une inquiétude partagée
La prudence du président malien n’est pas isolée. Aboudraman Tiani du Burkina Faso et Ibrahim Traoré du Niger partagent la même analyse et la même crainte : intégrer un pays dont les orientations stratégiques ne seraient pas pleinement alignées avec la logique souverainiste pourrait fragiliser l’AES de l’intérieur.
Historiquement, plusieurs projets panafricains ont été affaiblis par des divergences internes, et les dirigeants actuels souhaitent éviter que l’élargissement compromette la solidité politique et idéologique de l’organisation.
Conclusion : un futur dépendant de la convergence réelle
Le rapprochement entre le Tchad et l’AES n’est donc ni rejeté ni impossible. Il est conditionné à une convergence concrète entre la politique tchadienne et les principes fondamentaux de l’AES : souveraineté, autonomie stratégique et solidarité régionale.
Le temps dira si le Tchad pourra rejoindre officiellement l’alliance, sous la présidence actuelle d’Ibrahim Traoré, qui semble partager les mêmes valeurs que ses prédécesseurs. En attendant, la prudence reste la règle, et l’histoire de l’adhésion du Tchad s’écrira dans la capacité de kaka deby à démontrer une réelle compatibilité politique et idéologique avec l’AES.
