Burkina Faso : Ibrahim Traoré et Mamadou Bonkoungou, chronique d’une alliance sous tension

Burkina Faso Ibrahim Traoré et Mamadou Bonkoungou, chronique d’une alliance sous tension

Ouagadougou – Présentée à ses débuts comme le symbole d’un nouveau pacte entre pouvoir politique et capital privé, la relation entre le capitaine Ibrahim Traoré et l’homme d’affaires Mamadou Bonkoungou, patron du Groupe EBOMAF, a traversé des zones de fortes turbulences. Entre coopération stratégique, soupçons de surfacturation et réconciliation prudente, retour sur une séquence qui a marqué la transition burkinabè.


Une alliance née dans l’urgence

Septembre 2022. À 34 ans, Ibrahim Traoré prend la tête du Burkina Faso dans un contexte sécuritaire explosif. L’armée manque d’équipements, les attaques jihadistes se multiplient et la pression internationale s’intensifie.

Dans la foulée du changement de régime, la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) adopte des sanctions ciblées et générales visant à contraindre les nouvelles autorités à organiser rapidement des élections. Isolement diplomatique, tensions économiques, incertitudes financières : le pays des Hommes intègres entre dans une période critique.

C’est dans ce contexte que Mamadou Bonkoungou, considéré comme l’un des hommes les plus influents du secteur privé burkinabè, apparaît comme un soutien stratégique. À la tête du Groupe EBOMAF, actif dans le BTP, l’aviation, la banque, l’assurance, l’hôtellerie et les mines, l’entrepreneur dispose d’un réseau régional solide, avec des implantations au Togo, au Bénin, en Côte d’Ivoire, au Gabon, en Guinée et au Libéria.


Logistique, diplomatie et armement : un partenariat stratégique

Au plus fort des sanctions, les moyens logistiques du groupe privé deviennent un atout pour le pouvoir. Les avions liés à l’empire EBOMAF sont utilisés pour faciliter des déplacements diplomatiques dans la sous-région, afin d’expliquer la position des autorités de transition et rechercher des partenariats.

Mais le tournant décisif concerne l’acquisition d’équipements militaires, notamment des drones de combat turcs de type Bayraktar TB2. Ces appareils, devenus emblématiques des conflits modernes, représentent un enjeu stratégique majeur pour un pays engagé dans une guerre asymétrique.

Selon plusieurs sources concordantes, l’appui financier et les garanties apportées par des acteurs privés auraient facilité certaines transactions à un moment où l’État burkinabè, sous sanctions, peinait à mobiliser des financements classiques.

Durant les premiers mois, l’osmose semble totale. Le discours présidentiel sur le patriotisme économique trouve un écho dans l’engagement affiché du secteur privé. L’image d’une alliance entre révolution souverainiste et capital national séduit une partie de l’opinion.


Audits et soupçons : la rupture

Mais à partir de 2023, le climat change. Après les premières avancées militaires, le président Traoré lance une série d’audits sur les contrats conclus dans l’urgence des débuts.

Un rapport de l’Autorité supérieure de contrôle d’État et de lutte contre la corruption (ASCE-LC) évoque un préjudice cumulé de plusieurs dizaines de milliards de francs CFA pour l’État. Si aucun jugement définitif n’est intervenu publiquement concernant des responsabilités précises, des rumeurs persistantes font état de désaccords sur les marges appliquées lors de certaines opérations d’importation de matériel.

Pour le pouvoir, chaque franc mobilisé pour l’effort de guerre doit être rationalisé. Dans ses prises de parole, Ibrahim Traoré insiste sur la nécessité de lutter contre la surfacturation et la corruption au sommet de l’État. La gouvernance devient un pilier central du discours officiel.

Du côté de l’homme d’affaires, la logique est différente : prise de risque élevée, environnement international hostile, mobilisation de garanties bancaires et d’actifs privés. Pour certains observateurs, la marge revendiquée serait perçue comme la contrepartie d’un risque assumé dans un contexte où peu d’acteurs acceptaient de s’engager.


Prise de distance et retour progressif

Fin 2024, la relation se refroidit nettement. Les apparitions publiques communes se raréfient. L’entrepreneur, souvent aperçu entre Lomé et Abidjan, semble prendre du recul vis-à-vis du pouvoir de Ouagadougou.

Puis, en juillet 2025, un geste relance les spéculations : un don de 1,7 milliard de francs CFA est annoncé au profit de l’effort de guerre. Pour certains analystes, ce geste traduit une volonté d’apaisement. Pour d’autres, il s’agit d’un simple acte patriotique dans un contexte où le Fonds de soutien aux forces engagées au front mobilise largement les contributions nationales.

Aujourd’hui, le climat paraît plus stable, sans pour autant retrouver l’enthousiasme initial. Les relations entre le président et le patron d’EBOMAF s’apparentent davantage à un équilibre pragmatique qu’à une alliance fusionnelle.


Un signal politique fort

Au-delà des personnes, cette séquence envoie un message clair : dans le Burkina Faso de la transition, aucun acteur économique n’est supposé être intouchable. Le pouvoir affirme sa volonté de contrôle et de rationalisation des dépenses publiques, notamment dans les secteurs stratégiques liés à la défense.

Dans un pays confronté à une guerre prolongée et à des défis budgétaires majeurs, la question de la gouvernance économique reste centrale. L’équilibre entre patriotisme économique, liberté d’entreprendre et exigence de transparence constitue désormais l’un des principaux tests de crédibilité du régime.


Une relation révélatrice des enjeux de la transition

L’histoire entre Ibrahim Traoré et Mamadou Bonkoungou dépasse la simple rivalité personnelle. Elle illustre les tensions structurelles entre pouvoir politique et grandes fortunes nationales dans un contexte de crise sécuritaire et de repositionnement géopolitique.

Entre logique d’État et logique d’entreprise, entre urgence militaire et orthodoxie budgétaire, le Burkina Faso expérimente une recomposition des rapports de force.

Reste une question ouverte : cette nouvelle doctrine de gouvernance renforcera-t-elle durablement la confiance populaire et la solidité institutionnelle du pays ?

L’avenir de la transition burkinabè pourrait bien dépendre de la réponse.

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