Plan sécuritaire de Mahama : une initiative ambitieuse fragilisée par les réalités géopolitiques ouest-africaines
Le président ghanéen John Dramani Mahama tente de relancer le dialogue sécuritaire entre l’Alliance des États du Sahel (AES) et la CEDEAO à travers un plan ambitieux mais déjà fragilisé. Entre tensions politiques, suspicions entre États et enjeux militaires complexes, cette initiative soulève la question : la sécurité régionale peut-elle vraiment être dépolitisée dans un contexte ouest-africain instable ?

Il est encore trop tôt pour tirer des conclusions définitives sur l’initiative du président ghanéen John Dramani Mahama visant à relancer le dialogue sécuritaire entre l’Alliance des États du Sahel (AES) et la CEDEAO. Toutefois, les récents développements, notamment la réunion des chefs d’état-major à Cotonou, laissent entrevoir une dynamique préoccupante qui pourrait compromettre cette tentative de rapprochement régional.
Une ambition de repositionnement stratégique du Ghana
Depuis sa réélection fin 2024, John Dramani Mahama s’efforce de repositionner son pays comme un acteur clé de la médiation régionale. Contrairement à son prédécesseur Nana Akufo-Addo, dont la posture avait flirté avec une option militaire contre le Niger pour rétablir Mohamed Bazoum, Mahama privilégie désormais une approche fondée sur le dialogue et la désescalade.
Cette orientation s’inscrit dans une continuité idéologique héritée de Jerry Rawlings, figure historique du National Democratic Congress (NDC), dont Mahama revendique l’héritage politique.
Un plan sécuritaire en rupture avec la doctrine de la CEDEAO
Baptisé officieusement « Renouvellement du Cadre de Coopération Sécuritaire Régionale », le plan de Mahama repose sur un principe central : dépolitiser la coopération sécuritaire.
Concrètement, il propose :
- Le partage de renseignements entre États, indépendamment des tensions politiques
- Une coordination militaire transfrontalière contre les groupes armés
- Une coopération ouverte, même en dehors du cadre strict de la CEDEAO
Cette approche marque une rupture notable avec la ligne traditionnelle de la CEDEAO, qui conditionnait toute collaboration avec les pays de l’AES au retour à l’ordre constitutionnel.
Une équation sécuritaire difficile à dépolitiser
Malgré son pragmatisme, le plan se heurte à une réalité incontournable : la profonde méfiance entre les États.
Les autorités du Burkina Faso et du Niger accusent régulièrement certains membres de la CEDEAO, notamment la Côte d’Ivoire et le Bénin, de tentatives de déstabilisation.
Le président Ibrahim Traoré est même allé jusqu’à évoquer des accusations graves contre Abidjan, renforçant un climat de suspicion qui fragilise toute initiative de coopération.
Dans ce contexte, l’idée de traiter la sécurité comme un « bien commun » régional apparaît difficile à concrétiser.
Le défi central : la confiance entre les armées
Au cœur du dispositif imaginé par Mahama se trouve le partage de renseignements. Mais ce mécanisme repose sur un facteur clé : la confiance.
Or, celle-ci reste fragile.
Le Ghana partage une frontière directe avec le Burkina Faso, ce qui pourrait faciliter la coopération. Mais en tant que membre de la CEDEAO, Accra pourrait être amené à partager certaines informations avec d’autres États, comme la Côte d’Ivoire.
Une situation qui alimente les craintes de fuite d’informations sensibles, voire leur instrumentalisation politique.
Une initiative fragilisée par l’incertitude politique
Un autre facteur de fragilité réside dans l’instabilité des orientations politiques.
Le précédent de Nana Akufo-Addo démontre que la stratégie du Ghana peut évoluer rapidement. À l’horizon 2028, une nouvelle alternance politique pourrait remettre en cause les engagements actuels.
Dans ces conditions, les États de l’AES pourraient limiter leur coopération à un niveau strictement minimal, privilégiant la prudence à une transparence totale.
Vers une zone de sécurité commune : illusion ou solution transitoire ?
Face aux difficultés d’un retour de l’AES au sein de la CEDEAO, John Dramani Mahama semble désormais privilégier la création d’une zone de sécurité commune.
Une approche pragmatique qui vise à contourner les blocages institutionnels.
Mais sans garanties solides, ce projet risque de rester :
- partiel
- sélectif
- dépendant des intérêts nationaux
Conclusion : une ambition révélatrice des limites régionales
Le plan de Mahama répond à une urgence réelle : faire face à une menace sécuritaire transnationale.
Cependant, il met en lumière une réalité structurelle de l’Afrique de l’Ouest :
👉 sans confiance durable
👉 sans stabilité politique
👉 sans vision commune
aucune architecture sécuritaire ne peut véritablement s’imposer.
Plus qu’un mécanisme de réconciliation, cette initiative pourrait finalement s’apparenter à une solution transitoire, révélatrice des fractures persistantes entre la CEDEAO et l’AES.
