Thomas Sankara à Paris en 1986 : quand la parole africaine refusait la tutelle et réinventait l’indépendance

En février 1986 à Paris, Thomas Sankara livre une conférence de presse historique. Souveraineté, coopération France-Afrique, FMI, francophonie, dignité africaine : un discours franc, courageux et toujours d’actualité.
Une parole libre qui dérange et inspire encore aujourd’hui.

Thomas Sankara à Paris en 1986 quand la parole africaine refusait la tutelle et réinventait l’indépendance

Le 7 février 1986, à Paris, Thomas Sankara ne s’est pas contenté de participer à une conférence internationale sur l’arbre et la forêt. Il a livré, face à des dizaines de journalistes, une véritable leçon de souveraineté, de dignité et de lucidité politique. Une parole rare, directe, et toujours d’une brûlante actualité.

Une visite officielle au cœur des enjeux mondiaux

Invité à la conférence internationale sur l’arbre et la forêt, consacrée à l’avenir des écosystèmes en Europe et en Afrique sèche, le président burkinabè séjourne trois jours à Paris. L’événement réunit une cinquantaine de pays et plusieurs organisations internationales. Mais au-delà de l’écologie, Sankara utilise cette tribune parisienne pour aborder les grandes questions politiques de son temps : souveraineté économique, relations avec la France, conflits régionaux, francophonie, coopération internationale.

Le jour de son départ, il accorde une conférence de presse dense, sans langue de bois, suivie de la projection de documentaires sur la « guerre de Noël » entre le Burkina Faso et le Mali.

Les sacrifices comme condition de la liberté

Thomas Sankara assume pleinement les sacrifices demandés au peuple burkinabè. Pour lui, ils ne sont ni imposés ni absurdes : ils sont le prix de la liberté réelle.

« Le prix de l’indépendance, le prix du bonheur d’un peuple, est l’affaire de ce peuple-là. »

Il rejette catégoriquement l’idée selon laquelle un pays pourrait être développé de l’extérieur. Attendre des solutions miracles venues d’ailleurs, affirme-t-il, revient à accepter de nouvelles formes d’asservissement. Le développement ne peut être que endogène, maîtrisé, choisi.

Le FMI : prudence face aux remèdes imposés

Interrogé sur une éventuelle collaboration avec le FMI, Sankara se montre mesuré mais ferme. Il ne diabolise pas l’institution, mais refuse de lui accorder une confiance aveugle. Le FMI, dit-il, ne peut pas être plus soucieux du développement du Burkina Faso que les Burkinabè eux-mêmes.

S’il devait y avoir recours, ce ne serait qu’en dernier ressort, et à condition que les sacrifices exigés soient contrôlés, compris et acceptés par le peuple. Hors de question de confier l’avenir du pays à ce qu’il compare à un « charlatan ».

Des normes de développement inadaptées à l’Afrique

Sankara dénonce avec force les modèles de développement imposés à l’Afrique. Des normes pensées ailleurs, pour d’autres réalités, et appliquées mécaniquement à des sociétés qui n’en ont ni les moyens ni les fondements historiques.

Il souligne également que l’Afrique a changé : elle n’est plus représentée par une poignée d’élites, mais par des peuples désormais conscients et politisés. Le dialogue doit donc évoluer, sous peine de rester sourd aux aspirations profondes du continent.

Désenclaver pour libérer : la bataille du rail

À propos du chemin de fer Abidjan–Ouagadougou, Sankara adopte une position pragmatique. Il refuse toute rupture précipitée avec la Côte d’Ivoire et souligne l’importance d’un développement équilibré des infrastructures.

Mais surtout, il annonce la poursuite du projet stratégique du rail vers le Sahel, jusqu’à Tambao, afin de désenclaver le nord du pays et d’exploiter ses ressources, notamment le manganèse. Une vision à long terme, fondée sur l’autonomie économique.

L’Institut des Peuples Noirs : réconcilier identité et universalité

Avec l’Institut des Peuples Noirs (IPN), Sankara propose une réflexion audacieuse : replacer le Noir comme acteur à part entière du développement de l’Humanité. Ni repli identitaire ni exclusion, mais participation consciente.

L’IPN vise à comprendre l’histoire, la perception et la contribution des peuples noirs, tout en instaurant un dialogue sincère avec les autres cultures. Une démarche résolument humaniste, loin de toute tentation sectaire.

Justice et responsabilité : l’affaire Diawara

Sur l’affaire Diawara, Sankara refuse le simplisme. Il affirme que le procès aura lieu au Burkina Faso, dans le respect du droit, mais rappelle que la responsabilité est collective. Diawara ne saurait être le seul coupable si d’autres ont ouvert les coffres et détourné les fonds.

La révolution burkinabè, insiste-t-il, ne sera ni complaisante ni sélective en matière de justice.

Diplomatie sans exclusive : Libye, Mali et médiations africaines

Concernant la Libye, Sankara prône le dialogue et rejette les politiques d’exclusion. Aucun pays n’est parfait, dit-il, et l’isolement est toujours dangereux.

Sur le conflit avec le Mali, il rappelle avoir tout tenté pour éviter la guerre, y compris des démarches personnelles, discrètes, et même le retrait de troupes burkinabè. Il se retrouve pourtant sous les bombes le 25 décembre, preuve de sa volonté sincère d’éviter l’escalade.

Il salue par ailleurs les efforts de médiation de plusieurs dirigeants africains, dont Félix Houphouët-Boigny, au nom de la paix et de la solidarité continentale.

Francophonie : une langue qui n’appartient à personne

Avec humour et profondeur, Sankara déconstruit la francophonie institutionnelle. Le français, affirme-t-il, n’est pas la propriété exclusive de la France. Il appartient à tous ceux qui le parlent et le transforment.

Il défend l’idée d’un français international, vivant, ouvert, capable d’intégrer des mots africains comme zatu, concept révolutionnaire burkinabè qui dépasse la simple notion bourgeoise de loi.

France–Afrique : rompre avec la domination, refuser la néocolonisation

Sankara justifie l’absence du Burkina Faso au sommet France-Afrique et appelle à inventer un cadre totalement nouveau de dialogue. Il refuse aussi bien la domination coloniale d’hier que la néocolonisation d’aujourd’hui.

La coopération avec la France, dit-il, doit être entièrement repensée. Elle ne peut plus reposer sur l’assistance, la dépendance ou la braderie de la souveraineté. Ce processus sera long, conflictuel parfois, mais nécessaire.

Une parole libre face à l’histoire

En février 1986, à Paris, Thomas Sankara n’a pas cherché à plaire. Il a cherché à dire vrai. Sa parole, lucide et courageuse, continue de déranger parce qu’elle rappelle une vérité simple et exigeante : la liberté ne se donne pas, elle se construit.

Près de quarante ans plus tard, ce discours reste un miroir tendu à l’Afrique… et au monde.

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